L'esplosion figée. L'explosion statique, immobile. C'était sa première impression lorsqu'elle vit l'Atomium. Comme la passion qui reste prisonnière à l'intérieur, dans les étincelles des yeux ou dans quelques gestes rationnalisés tout au plus.
Il était slovénien. Un de ces hommes de carrière qui pullulaient maintenant dans les rues de Bruxelles. Un économiste plurilingue, un de ceux qui mettaient en danger sa position d'interprète. L'Est avait portant toujours été un pôle d'attraction pour elle, même à lépoque où la suprême aventure consistait à jeter un coup d'oeil à travers le rideau rouillé. L'Est était l'autre monde, un au-delà de l'habitude, de la normalité; il était le contrepoids d'un Ouest devenu trop pesant, voire écrasant.
Ils se guettaient en observant les mouvements les plus fins dans le visage de l'autre, en captant les vibrations les plus subtiles dans leurs voix. Qui allait céder le premier? Quel était d'ailleurs le jeu? Susciter l'intérêt, la passion, l'amour ou bien l'illusion de tout cela dans l'autre sans pourtant céder à ses propres sentiments. Se protéger derrière un fard d'intérêt ambigu. Elle connaissait le jeu joué à maintes reprises et à mille variations dans la capitale européenne par les mondains, ceux qui tournaient ou retournaient entre leurs doigts ici et là quelques ficelles des rênes de leurs pays. Elle se savait éblouissante et savait s'en servir. Un mélange bien dosé en maquillage, sensualité et intelligence. Il fallait seulement ne pas être pris dans les mailles de son propre filet. Rester le chat et ne pas se transformer en souris. Ou bien, à la rigueur, parvenir à un équilibre quelconque.
- Dans la langue que j'étudie maintenant, dit-elle, il n'y a qu'un seul mot pour "Est" et pour "naissance".
- A cause du soleil, expliqua-t-il avec un sourire tout-embrassant. A ce moment même, sur la Grand-Place, qui rappellait une place encore plus grande dans un coin éloigné de la Pologne lointaine, le ciel se déchira pour faire éclater l'azur et la chaleur d'une de ces belles éclaircies dont avait parlé la météo le matin. Les bâtiments se cachaient derrière leurs façades d'os gothiques blanchis tandis qu'autour de ses propres os la chair buvait le soleil. Chaleur et lumière enfin, pour combien de fois encore? L'automne approchait. Elle lui proposa alors de visiter l'Atomium, dont la structure avait quelque chose de rassurant.
Mer infinie de maison et de rues, de gloire et de boue. Labyrinthe attirant, irrésistible, jusqu'à la perte définitive, jusqu'au non-retour. C'était cela, le charme de la ville aux places osseuses. Ville qui pourrissait par endroits sans étonner personne. Le filet des rues, minces comme vaisseaux capillaires, s'entrelaçait avec la danse des langues parlées, qui se suivaient et se remplaçaient tout naturellement, au milieu de l'idée, du mot, du souffle. Et le tourbillon linguistique l'emportait sur celui des rues, qui commençaient à se cacher et à surgir ailleurs que d'habitude. La terre tournait plus vite, lorsqu'ils arrivèrent enfin à l'Atomium.
L'atome était secoué par le désir d'exploser, de propulser ses boules avec élan dans le noir de l'univers et de les semer dans tous les pays et toutes les langues de l'Europe. Pourtant elles étaient reliées et enchaînées par de grosses barres, qui ne les laissaient pas échapper d'un millimètre de la seule distance qui garantissait l'équilibre. Il était interdit de pénétrer à l'intérieur de la structure, car les constructeurs veillaient à éviter tout bouleversement. L'équilibre dominait les vibrations atomiques, les canalisant exclusivement vers des fins pacifiques et prévues. Tout en montrant la quintessence, le secret intime de la nature, l'Atomium était rassurant.
Mais aujourd'hui, il l'ennuyait. Les boules étaient creuses et s'agroupaient autour d'un vide au milieu duquel se devinait, entre les barres, le coucher du soleil venant de la Slovénie. L'Atomium ne vibrait même plus. Il était mort. Mort ...Elle le regarda, puis regarda le slovénien, avec un grand point d'interrogation entre les yeux.
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